Brouillon:Révolution islamique de l'Iran

Révolution islamique d’Iran fut une transformation politique et sociale majeure qui conduisit, le 22 bahman 1357 SH (1979), au renversement du régime Pahlavi. Cette révolution, dirigée par Ruhollah Khomeini, marjaʿ (autorité religieuse) chiite, aboutit à l’établissement d’un système politique dirigé par des savants religieux et fondé sur des principes islamiques et chiites. Parmi les conséquences de cette révolution figurent la rédaction d’une nouvelle constitution fondée sur les normes islamiques et l’introduction de certains concepts religieux en remplacement de modèles politiques occidentaux. La Révolution islamique eut également des répercussions sur l’ordre politique régional et international et inspira certains mouvements islamiques dans d’autres pays.
Du point de vue des sociologues et des analystes politiques, les facteurs ayant préparé la révolution comprenaient notamment : les politiques jugées hostiles à la religion du régime Pahlavi ; la répression des opposants ; la corruption financière ; la dépendance à l’égard des puissances étrangères. Le retour des tendances religieuses et le rôle des religieux dans la direction du mouvement de protestation, combinés aux manifestations populaires et à des événements tels que le soulèvement du 19 Dey (9 janvier 1978) à Qom et les manifestations du 17 Shahrivar (8 septembre 1978) à Téhéran, accélérèrent le processus révolutionnaire. La révolution mobilisa de nombreux groupes et couches sociales, allant des partis politiques et des groupes de gauche aux religieux et aux organisations armées. Ruhollah Khomeini, en tant qu’autorité religieuse chiite et leader politique, grâce à un mode de vie simple et à ses critiques des politiques du régime Pahlavi, parvint à unifier différents groupes autour des objectifs de la révolution.
Les religieux se répartissaient en trois catégories principales : les actifs politiquement, comme Ali Khamenei ; ceux qui se consacraient principalement à l’élaboration des fondements intellectuels et religieux, comme Murtidâ Mutahharî ; les religieux prudentes ou non engagés politiquement, tels que Muhammad Kâzim Sharî'atmadârî. Les intellectuels religieux, notamment Mahdi Bâzargân et Ali Sharî'atî, jouèrent également un rôle important dans la formation du discours national-religieux et de l’islam politique. Divers groupes armés, porteurs d’idéologies différentes, étaient aussi actifs, tandis que les femmes participèrent aux manifestations et aux activités révolutionnaires. Les croyances chiites, telles que la justice sociale, l’imamat et le Mahdavîyyat (mahdisme), influencèrent fortement le discours révolutionnaire. Les figures historiques de Ali b. Abi Talib (a) et al-Husayn b. Ali (a) furent perçues comme des sources d’inspiration pour la résistance et le soulèvement contre les pouvoirs injustes.
Importance et place historique
La Révolution islamique d’Iran constitue une transformation politique et sociale majeure qui mit fin, le 22 bahman 1357 (11 février 1979), au régime Pahlavi et à une monarchie vieille d’environ 2500 ans.[1] Cette révolution eut lieu sous la direction de Ruhollah Khomeini, dans un contexte de mécontentement général à l’égard des politiques et des performances du régime Pahlavi.[2]
La dimension religieuse de la révolution est considérée comme l’une de ses caractéristiques distinctives et complexes.[3] L’historien irano-américain Ervand Abrahamian estime que la victoire de la Révolution islamique constitue un phénomène unique, car elle fut menée par des religieux traditionnels plutôt que par des partis politiques ou des groupes sociaux.[4]
Certains analystes en sciences politiques, dont Mahdî Najafzâdih, considèrent la Révolution islamique et l’établissement de la République islamique d’Iran comme la continuation du processus historique de socialisation du chiisme dans la société iranienne.[5]
De son côté, Sâdiq Zîbâkalam décrit la Révolution islamique, après l’époque des Safavid, comme l’une des plus grandes transformations historiques de l’Iran après l’islam.[6]
Dans le discours d’une partie des partisans de la République islamique, la révolution est également présentée comme l’un des préludes à la Parousie de l’Imam al-Mahdi (a).[7]
Slogans de la Révolution islamique
Ali Khamenei, dans la Déclaration de la deuxième étape de la révolution, écrit : « On peut supposer une durée d’utilité et une date d’expiration pour toute chose ; mais les slogans universels de cette révolution religieuse échappent à cette règle. Ils ne deviendront jamais inutiles ni obsolètes, car ils sont enracinés dans la nature humaine à toutes les époques. Liberté, moralité, spiritualité, justice, indépendance, dignité, rationalité, fraternité : aucune de ces valeurs n’appartient à une seule génération ou à une seule société pour briller à une époque et décliner à une autre. On ne peut jamais imaginer un peuple se lasser de ces horizons bénis. »
Réalisation d’un gouvernement religieux et des idéaux chiites
Avec la victoire de la Révolution de 1979, certaines lois sociales et gouvernementales de l’islam furent appliquées pour la première fois dans le cadre d’un État.[8]
Muhammad Taqî Misbâh Yazdî, philosophe chiite, considère la victoire de la Révolution islamique comme une opportunité de réaliser les idéaux et les valeurs de l’islam, ainsi que le résultat des efforts de plusieurs millénaires des prophètes (a) et des saints divins pour établir un gouvernement religieux.[9] Selon lui, cet événement représente également la deuxième grande percée divine dans l’histoire des religions, après l’adhésion des peuples au message du Prophète Muhammad (s).[10]
Le penseur égyptien Ali Abu al-Khayr présente la Révolution islamique comme un mouvement inscrit dans la lutte contre les gouvernements injustes, inspiré par le soulèvement d'al-Husayn b. Ali (a).[11] Selon une citation rapportée par Abbas Ali 'Amîd Zanjânî, le secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique aurait qualifié la victoire de la Révolution islamique de renaissance de l’islam et de l’événement politique le plus important du XXᵉ siècle.[12]
Redéfinition de la politique intérieure de l’Iran et déstabilisation de l’ordre mondial
La Révolution islamique provoqua de profonds changements dans la structure politique, économique et militaire du pays, tout en créant les conditions nécessaires à l’émergence d’un système politique religieux.[13] Lors de la Révolution constitutionnelle iranienne de 1906, influencée par des intellectuels aux tendances occidentales, une constitution non religieuse avait été adoptée.[14] Cette évolution avait orienté la société iranienne vers la sécularisation et l’occidentalisation.[15]
À l’inverse, la Révolution islamique élabora une constitution fondée sur les principes religieux, dans laquelle certains concepts occidentaux furent remplacés par des notions issues de la pensée islamique.[16] Selon Abbas Ali 'Amîd Zanjânî, la Révolution de 1979, en raison de la position stratégique et économique de l’Iran, modifia les équations politiques des grandes puissances mondiales.[17]
Il est également affirmé que la Révolution islamique entrait en conflit avec l’ordre international de son époque, car elle défendait des valeurs contraires aux intérêts des grandes puissances, telles que : l’indépendance, la liberté, la justice, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’unité des opprimés, et la lutte contre le colonialisme.[18]
Zbigniew Brzezinski, conseiller à la sécurité nationale du gouvernement américain de l’époque, considéra la chute du régime de Muhammad Ridâ Pahlavi comme la plus grande défaite du gouvernement des États-Unis.[19] De fait, certains responsables américains estimaient que la survie du régime de Muhammad Ridâ Pahlavi était étroitement liée à leur propre prestige politique.[20]
Centres et oeuvres scientifiques liés à la Révolution islamique

En Iran, différentes universités et centres spécialisés mènent des activités de recherche et de présentation concernant la Révolution islamique. Parmi eux figurent l’Université des sciences et des enseignements islamiques[21] et l’Université Shâhid, qui proposent des programmes tels que les études politiques de la Révolution islamique[22], la sociologie de la Révolution islamique[23] et la pensée politique des dirigeants de la Révolution islamique.[24]
Par ailleurs, des centres tels que le Centre des documents de la Révolution islamique[25], l’Institut des études et recherches politiques[26] et la Fondation pour la recherche historique et l’Encyclopédie de la Révolution islamique[27] se consacrent à la collecte de documents et à l’analyse des différentes dimensions de la Révolution.
Des revues spécialisées comme la Revue trimestrielle des études sur la Révolution islamique[28] et la Revue trimestrielle des recherches sur la Révolution islamique[29] publient également des articles scientifiques dans ce domaine.
Des ouvrages tels que "Étude de la Révolution d’Iran" de 'Imâd ad-Dîn Bâqî[30] et "La lutte pour le pouvoir en Iran" de Muhammad Sâmi'î[31] analysent les dimensions historiques, politiques et sociales de la Révolution.
Des chercheurs occidentaux ont également publié des travaux sur la Révolution iranienne, notamment : "Roots of Revolution" (en france : Racines de la Révolution) de Nikki R. Keddie, orientaliste américaine ; "Fragile Resistance: Social Transformation in Iran From 1500 to the Revolution" (en france : Résistance fragile : histoire des transformations sociales en Iran de 1500 jusqu’à la Révolution) de John Foran, sociologue américain.
Déroulement du mouvement de la Révolution islamique jusqu’à la victoire
Chronologie de la Révolution islamique d’Iran
- 1329 SH : Mouvement de nationalisation de l’industrie pétrolière
- 28 Mordad 1332 : Coup d’État soutenu par les États-Unis contre le gouvernement de Musaddiq et réinstallation de Muhammad Ridâ Pahlavi au pouvoir
- 1336 SH : Création de la SAVAK (Organisation du renseignement et de la sécurité nationale)
- 10 Farvardin 1340 : Décès de l’ayatollah Burûjirdî et disparition de l’autorité religieuse générale
- 27 Ordibehesht 1340 SH : Échec du Front national d’Iran et création du Mouvement de la liberté d’Iran
- Mehr 1341 : Loi sur les conseils provinciaux et locaux et opposition des religieux
- Bahman 1341 : Révolution blanche et opposition du clergé
- 2 Farvardin 1342 : Attaque du régime Pahlavi contre la madrasa Fiydîyya et martyr ou blessure de plusieurs étudiants religieux.[32]
Mouvement de la Révolution islamique
- 13 Khordad 1342 : Discours de l’Imam Khomeini le jour de Achoura et son arrestation
- 15 Khordad 1342 : Soulèvement du 15 Khordad à la suite de son arrestation
- Khordad 1342 : Formation des Hiy’athâyi Mu’talifiyi Islâmî (Coalitions islamiques)
- 4 Aban 1343 : Discours de l’Imam Khomeini contre la loi de capitulation
- 13 Aban 1343 : Arrestation et exil de l’Imam Khomeini en Turquie
- 1 Bahman 1343 : Assassinat de Hasan Ali Mansûr par des membres des Coalitions islamiques
- 1344 : Création de l’Organisation des Mudjahidines Khalq d’Iran
- 1 Bahman 1348 : Début des cours de l’Imam Khomeini sur la doctrine du Velayat-e Faqih
- 1354 : Annonce officielle du changement idéologique de l’Organisation des Mudjahidines Khalq
- 29 Khordad 1356 : Décès de Ali Sharî'atî
- 1 Aban 1356 : décès suspecte de Sayyid Mustafâ Khomeini
Intensification de la Révolution
- 17 Dey 1356 : Publication d’un article insultant l’Imam Khomeini dans le journal Ittilâ’ât
- 19 Dey 1356 : Soulèvement du peuple de Qom
- 29 Bahman 1356 : Soulèvement du peuple de Tabriz
- 28 Mordad 1357 : Incendie du cinéma Rex à Abadan
- 17 Shahrivar 1357 : Massacre de manifestants lors des manifestations du 17 Shahrivar
- 14 Mehr 1357 : Arrivée de l’Imam Khomeini à Paris
- 24 Mehr 1357 : Incendie de la mosquée Jâmi‘ de Kirman
- 13 Aban 1357 : Massacre d’étudiants à l’Université de Téhéran
- 19 et 20 Azar 1357 : Manifestations de Tâsû'â et Achoura
- 22 Dey 1357 : Annonce de la formation du Conseil de la Révolution par l’Imam Khomeini
- 26 Dey 1357 : Départ de Muhammad Ridâ Pahlavi d’Iran
- 8 Bahman 1357 : Sit-in des savants religieux à l’Université de Téhéran
- 12 Bahman 1357 : Retour de l’Imam Khomeini en Iran après quinze ans d’exil
- 15 Bahman 1357 : Nomination de Mahdi Bâzargân comme Premier ministre du gouvernement provisoire
- 19 Bahman 1357 : Allégeance des officiers de l’armée de l’air à l’Imam Khomeini
- 22 Bahman 1357 : Victoire de la Révolution islamique d’Iran
Le discours de l’Imam Khomeini à la madrasa Fiydîyya de Qom, dans l’après-midi du jour de Achoura de l’an 1382 H., eut lieu deux jours avant le soulèvement du 15 Khordad.[33]
Selon Rasûl Ja'farîyân, historien iranien, le processus de formation de la Révolution a commencé dans la seconde moitié de l’année 1341 SH et la première moitié de 1342 SH, sous l’impulsion de l’Imam Khomeini.[34]
'Amîd Zanjânî estime également que ce processus s’est accéléré à partir de 1342 SH, jusqu’à se transformer en Révolution islamique d'Iran en 1356 SH, pour finalement aboutir à la victoire.[35]
Selon Sâdiq Zîbâkalâm, tous les groupes et courants politiques situent le début de la Révolution en 1356 SH, mais le choix d’un événement précis comme point de départ dépend souvent des positions politiques. Parmi ces points de vue :
- Khordad 1356 SH : pour les forces nationalistes, la publication d’une lettre ouverte des dirigeants du Front national au Shah marque le début de la Révolution.[36]
- Farvardin 1356 SH : le Parti Tudih considère les grèves ouvrières comme l’origine de la Révolution.[37]
- Aban 1356 SH : certains groupes religieux considèrent le décès suspecte de Sayyid Mustafâ Khomeini, fils de l’Imam Khomeini[38], comme le point de départ, estimant que la SAVAK en était responsable.[39]
- Dey 1356 SH : d’autres groupes religieux voient le début de la Révolution dans la publication d’un article insultant l’Imam Khomeini dans le journal Ittila’ât à l’anniversaire de l’événement du dévoilement forcé.[40]
Selon Ervand Abrahamian, en Aban 1356 SH, les gens sont descendus dans les rues pour manifester et la Révolution est entrée dans une nouvelle phase.[41]
De son côté, Hamîd Algar, professeur d’études islamiques à l’Université de Californie à Berkeley, considère que l’un des facteurs ayant accéléré le processus révolutionnaire fut l’organisation de cérémonies et de manifestations successives en réaction à la publication d’un article intitulé « L’Iran et le colonialisme rouge et noir » dans le journal Ittila’ât le 17 Dey 1356 SH, article qui aurait insulté l’Imam Khomeini.[42]
Les habitants de Qom, convaincus que l’article avait été rédigé par le régime Pahlavi, manifestèrent contre le gouvernement le 19 Dey.[43] Cette manifestation fut violemment réprimée et fit plusieurs morts et blessés.[44]
Après cet événement, les habitants de Tabriz organisèrent le 29 Bahman une cérémonie commémorant le quarantième jour des martyrs de Qom, qui se solda également par des morts et des blessés.[45] Par la suite, les cérémonies du quarantième jour des victimes de Tabriz dans des villes comme Téhéran, Mechhed, Ispahan et Shiraz entraînèrent d’autres victimes, et ce cycle de commémorations favorisa l’émergence de nouvelles mobilisations.[46]
Outre ces cérémonies, les manifestations du 17 Shahrivar à Téhéran furent également considérées comme un facteur accélérant la Révolution.[47] Elles eurent lieu en protestation contre l’organisation du Festival des arts de Shiraz pendant le mois de Ramadan, où des comportements jugés contraires à la morale auraient été observés.[48] Après les manifestations répétées du peuple, le Shah quitta l’Iran le 26 Dey 1357 SH, et l’Imam Khomeini retourna dans le pays le 12 Bahman, après quinze ans d’exil.[49]
Finalement, la monarchie iranienne s’effondra le 22 Bahman 1357 SH, à la suite de manifestations massives de citoyens non armés, d’une grève générale de plusieurs mois dans différents secteurs et d’activités de guérilla de courte durée.[50]
Selon John Foran, durant l’année précédant la victoire de la Révolution islamique (des derniers mois de 1356 SH jusqu’aux derniers mois de 1357 SH), le nombre de morts est estimé entre dix et douze mille personnes.[51]
Nature de la Révolution
Dans l’explication de la nature fondamentale de la Révolution, différentes interprétations ont été proposées.[52] John Foran classe ces points de vue en trois catégories :
- la nature politico-économique,
- la nature islamique,
- une nature combinant dimensions politiques, économiques et idéologiques.[53]
Sâdiq Zîbâkalâm considère que l’origine de ces interprétations divergentes réside dans les tendances politiques et les visions sociales différentes.[54] Parmi ces interprétations et orientations, on peut citer :
- la politique de désislamisation du régime Pahlavi (interprétation acceptée par les dirigeants religieux de la Révolution et leurs partisans)[55] ;
- la modernisation insuffisante du Shah, sa dépendance envers les États-Unis et l’aspiration républicaine du peuple (interprétation des nationalistes)[56] ;
- les problèmes et déséquilibres économiques (interprétation adoptée par les marxistes)[57] ;
- le processus rapide et étendu de modernisation imposé par le Shah à une société iranienne traditionnelle (interprétation des partisans du régime Pahlavi).[58]

Selon Nikki R. Keddie, l’un des facteurs les plus importants de la Révolution fut la volonté d’une grande partie de la population iranienne de se libérer de l’influence étrangère et de créer une économie, une société et une culture indépendantes de la domination des puissances occidentales.[59] Âmâl as-Subkî, historienne égyptienne, rejette toutefois l’idée que cette révolution ait été principalement économique ; elle invoque pour cela la situation économique relativement favorable de l’Iran par rapport aux États voisins.[60] De même, selon un rapport de Mahdi Najafzâdi, dans les lettres adressées par différents groupes sociaux à Ruhollah Khomeini, les revendications économiques étaient rarement évoquées.[61]
D’après John Foran, avec l’extension des grèves des employés et des ouvriers dans les administrations et les usines en Mehr 1356 SH, la dimension économique de la Révolution s’est progressivement effacée pour laisser place à une nature essentiellement politique.[62] Selon Abbas Ali 'Amîd Zanjânî, bien que divers facteurs économiques, politiques, militaires et culturels aient contribué à la chute du régime Pahlavi, la cause principale fut la politique de désislamisation du régime.[63]
Selon Ervand Abrahamian, durant le règne de Muhammad Ridâ Pahlavi, une nouvelle génération d’intellectuels cherchait à élaborer des idées nouvelles compatibles avec la culture chiite.[64] Murtidâ Mutahharî[65] et Hamîd Algar[66] ont considéré que la nature de la Révolution islamique était entièrement islamique. Selon Algar, si le peuple iranien n’avait pas eu une foi profonde dans l’islam et le chiisme, la Révolution iranienne n’aurait jamais eu lieu.[67]
Selon Mustafâ Malakûtîyân, professeur de sciences politiques en Iran, la nature de toute révolution peut être identifiée à partir des slogans, des caractéristiques des dirigeants et des croyances de ses partisans.[68] D’après John Foran, les slogans des manifestants révolutionnaires contenaient clairement des références religieuses et islamiques.[69] De même, dans les résolutions des manifestations des derniers mois du régime Pahlavi, les manifestants insistaient sur l’établissement d’un système islamique.[70]
Selon certaines recherches sociologiques basées sur l’analyse des slogans de la Révolution islamique d’Iran, 54,5 % des slogans étaient de nature culturelle (concernant notamment la valeur du martyre, l’islam et l’importance du voile islamique)[71] et 39,6 % étaient politiques.[72] D’après ces recherches, les racines principales de la Révolution islamique se trouvent dans la situation culturelle et politique insatisfaisante, et peut-être surtout dans le mécontentement populaire face à la situation culturelle de la société.[73]
Caractéristiques de la Révolution islamique comparées aux autres révolutions
Michel Foucault, sociologue français, en soulignant l’esprit religieux dominant dans la Révolution islamique d’Iran, l’a décrite comme un phénomène distinct des autres révolutions du monde.[74] Selon Abbas Ali 'Amîd Zanjânî, la Révolution islamique d’Iran dépasse d’autres révolutions en termes de culture, de savoir et de théorie révolutionnaire.[75] Il affirme que la nature idéologique de la révolution, la puissance de son leadership et la profondeur des transformations qu’elle a engendrées ont conduit les théoriciens politiques à examiner un nouveau modèle pour les théories de la révolution.[76] Il considère également que les idées politiques de Jamal ad-Dîn Asadâbâdî ont exercé une influence importante sur les mouvements de renouveau de la pensée religieuse dans le monde islamique, y compris sur la Révolution islamique. Ainsi, selon lui, la Révolution islamique partage de nombreuses racines doctrinales, historiques et sociales avec les mouvements islamiques, tout en présentant certaines différences.[77]
Muhammad Taqî Misbâh Yazdî estime que la Révolution islamique d’Iran prolonge la voie des prophètes (a) : comme les mouvements prophétiques, elle a donné la primauté aux croyances véritables sur les croyances fausses, a mis l’accent sur la spiritualité et a cherché à créer l’unité entre les différentes couches de la société.[78]
Parmi les caractéristiques importantes de la Révolution iranienne figurent également son indépendance vis-à-vis des puissances étrangères[79], ainsi que la force du leadership et l’influence spirituelle de son dirigeant.[80])
Théorie du complot
Dans certaines analyses, la Révolution islamique est présentée comme une conspiration planifiée par des puissances étrangères.[81] Selon certains cherhceurs, les partisans de cette théorie sont principalement des hauts responsables du régime Pahlavi, des membres de la cour du Shah et des personnes liées à ce régime.[82]
D’après cette théorie, les États-Unis, le Royaume-Uni et Israël auraient conspiré contre Muhammad Ridâ Pahlavi et provoqué sa chute afin de le punir pour l’augmentation du prix du pétrole, la menace que représentait l’industrialisation de l’Iran pour les marchés occidentaux et pour empêcher l’Iran de devenir la cinquième armée la plus puissante du monde.[83]
Nikki R. Keddie estime que les contacts des Américains avec les opposants au régime et leur absence d’intervention en faveur du Shah ont créé ce malentendu chez ses partisans.[84] Selon elle, les Américains tentaient surtout d’établir un contact avec Ruhollah Khomeini afin d’atténuer son discours anti-américain et d’obtenir un résultat acceptable dans une situation difficile, alors même qu’ils n’ont apporté aucune aide aux opposants du régime.[85] Sâdiq Zîbâkalâm considère finalement que la théorie du complot est une affirmation sans preuve reposant sur des présupposés erronés.[86]
Contexte
Avec la chute de Ridâ Shah Pahlavi en 1320 SH, une nouvelle période de pensée religieuse et politique apparut en Iran.[87] Après le règne du premier Pahlavi, le discours religieux se renforça dans la société iranienne ; en effet, les politiques de Ridâ Shah visant à séparer le gouvernement de la religion échouèrent, tandis que, parallèlement, les rites chiites gagnèrent davantage d’influence dans la sphère publique.[88] Ainsi, de nombreuses organisations et publications portant le suffixe « islamique » commencèrent à exercer leurs activités au service des religieux engagés politiquement.[89]
Selon certains chercheurs, ce discours religieux atteignit son apogée avec le coup d’État du 28 Mordad 1332 SH, événement qui provoqua une transformation religieuse dans la société iranienne.[90]
D’après Mahdi Najafzâdih, bien que l’arrivée au pouvoir de Ridâ Shah ait créé un profond fossé entre la monarchie et la religion, les dirigeants religieux réussirent néanmoins à préserver leur influence au sein de la société.[91]
Le mouvement de nationalisation de l’industrie pétrolière se forma en réponse à la demande populaire visant à obtenir l’indépendance économique et politique de l’Iran dans le domaine des ressources pétrolières.[92] Les luttes politiques de Sayyid Abu al-Qâsim Kâshânî et de Muhammad Musaddiq aboutirent en 1332 SH à la nationalisation de l’industrie pétrolière, et le 29 Esfand 1329 SH, le Sénat approuva officiellement cette décision.[93]
Muhammad Musaddiq devint Premier ministre de l’Iran en 1330 SH, avec le soutien de Sayyid Abu al-Qâsim Kâshânî.[94] Avec l’ascension de Musaddiq, les États-Unis et le Royaume-Uni estimèrent que leurs intérêts étaient menacés. À la suite des divergences apparues entre Musaddiq et Kâshânî, ces puissances orchestrèrent le coup d’État du 28 Mordad 1332 SH, renversèrent le gouvernement de Musaddiq et portèrent Fadl Allah Zâhidî au pouvoir.[95]
Le régime Pahlavi s’était affaibli à la suite du mouvement de nationalisation du pétrole, mais grâce au soutien britannique et américain lors du coup d’État du 28 Mordad 1332 SH, il parvint à se maintenir au pouvoir.[96] Avec l’arrivée de Zâhidî au pouvoir, le pétrole iranien repassa sous le contrôle d’intérêts étrangers.[97]
Après ce coup d’État, afin de consolider son pouvoir, le régime Pahlavi créa en 1332 SH la SAVAK (Organisation du renseignement et de la sécurité nationale), avec la coopération technique des services de renseignement israéliens et américains.[98] Cette organisation étendit son influence dans les universités, les administrations et les grandes usines.[99]
Ainsi, le Shah acquit un contrôle étendu sur la majorité des secteurs de la société : il supervisait les élections et exerçait une influence déterminante sur le Majlis (Parlement) et le Sénat.[100] Il réprima également avec fermeté les partis d’opposition qu’il considérait contraires à ses intérêts.[101]
Cependant, Muhammad Ridâ Pahlavi agissait avec prudence dans ses relations avec la classe religieuse de la société. Des dirigeants religieux, tels que Husayn Burûjirdî, avaient un accès relativement facile à la cour royale, et le gouvernement se considérait comme engagé dans le renforcement et le soutien de la religion.[102]
Selon Sâdiq Zîbâkalâm, après le coup d’État du 28 Mordad 1332 SH, une transformation religieuse apparut dans les sphères sociale et politique : on observa des signes d’un retour à l’islam, aussi bien dans la dimension politique que dans la pensée religieuse, et les éléments religieux prirent progressivement la direction des mouvements de contestation.[103]
Avant le coup d’État de 1332 SH, les milieux universitaires étaient principalement séculiers, nationalistes ou affiliés au Parti Tûdih d’Iran ; mais après ce coup d’État, la pensée religieuse se diffusa également parmi eux.[104]
Trois figures jouèrent un rôle important dans cette transformation : Mahmûd Tâliqânî, Murtidâ Mutahharî, deux personnalités religieuses, et Mahdî Bâzargân, personnalité universitaire.[105]
Ces trois figures, chacune avec un langage et une approche distincts, cherchèrent à établir une harmonie entre la science et la religion, en présentant l’islam comme compatible avec les besoins du monde contemporain.[106]
Croyances chiites dans la Révolution
Les chercheurs considèrent que la Révolution islamique d’Iran a été, dans une large mesure, influencée par les croyances et les enseignements du chiisme. Parmi ces croyances figurent notamment l’accent mis sur la justice sociale, le leadership d’un dirigeant vertueux, l’influence de la tradition des Imams chiites (a) dans la vie quotidienne, ainsi que des concepts tels que le Mahdavîyyat (mahdisme), l’attente de la délivrance (Intizar al-faraj) et l’occultation du douzième Imam (a).[107]
La théorie chiite concernant la légitimité du gouvernement constitue également l’un des fondements intellectuels de la Révolution islamique.[108] Selon la jurisprudence politique chiite, durant la présence des Imams infaillibles (a), le gouvernement leur appartient. À l’époque de l’occultation, différentes opinions existent quant à la légitimité du pouvoir ; certaines théories considèrent qu’un gouvernement établi sans l’autorisation de l’imam ne possède pas une légitimité complète.[109]
Dans ce contexte, après la Révolution islamique, le principe du Velayat-e Faqih (gouvernement du juriscojsulte) fut intégré dans la Constitution de la République islamique d’Iran. Selon cette théorie, pendant la période de l’occultation, l’administration du gouvernement revient à un juriste qualifié possédant les conditions requises.[110]
Au cours de la Révolution, des figures telles que Ali ibn Abi Talib (a) et al-Husayn ibn Ali (a) furent mobilisées pour structurer le discours religieux révolutionnaire.[111] Le gouvernement de l’Imam Ali (a) était associé à des concepts tels que la justice et la simplicité, et ces notions furent utilisées pour critiquer le régime Pahlavi.[112]
La révolte de l’Imam al-Husayn (a) fut également présentée comme un modèle de résistance contre les gouvernements injustes, et des concepts tels que la lutte et le martyre furent largement reflétés dans la littérature révolutionnaire.[113]
Ruhollah Khomeini, dans ses discours et messages, comparait souvent les événements de la Révolution aux événements des débuts de l’islam[114] et présentait la Révolution comme une continuation du soulèvement de l’Imam al-Husayn.[115] Il mettait également en avant le rôle du gouvernement dans la réalisation des enseignements islamiques.[116]
Les rassemblements révolutionnaires, organisés parallèlement aux cérémonies religieuses, aux assemblées de deuil ou aux commémorations du septième ou du quarantième jour des martyrs de la Révolution, devinrent un espace de mobilisation populaire[117] et d’expression des revendications politiques.[118]

Politiques antireligieuses à l’époque Pahlavi
Selon Mustafâ Malikûtîyân, professeur de sciences politiques en Iran, Muhammad Ridâ Pahlavi, comme son père Ridâ Shah Pahlavi, méprisait la culture religieuse du peuple iranien et entreprenait des actions contraires aux principes et croyances islamiques.[119] Parmi ces mesures figuraient notamment : l’utilisation du calendrier impérial à la place du calendrier islamique, l’encouragement des femmes à ne pas porter le tchador[120], et la promotion du nationalisme au détriment de l’islamisme.[121]
Le gouvernement cherchait à s’inspirer des rois achéménides, à raviver le nationalisme et l’identité préislamique, et à les opposer aux valeurs islamiques.[122] En 1354 SH, le point de départ du calendrier iranien fut changé du calendrier hégirien solaire au calendrier impérial, et l’année 1355 SH fut appelée 2535 de l’ère impériale.
Selon Rasûl Ja'farîyân, la question du hijab constitue également l’un des facteurs préparatoires de la Révolution islamique.[123] Il considère que la liberté religieuse retrouvée après la chute de Ridâ Shah, la publication en 1348 SH du livre "La question du hijab" de Murtidâ Mutahharî et les manifestations de femmes portant le tchador dans les rues en 1357 SH s’inscrivent dans ce contexte.[124] Selon Ja'farîyân, durant les années de lutte contre le Shah, la question du hijab fut l’une des principales préoccupations des opposants au régime.[125] Il a également été rapporté que le régime Pahlavi, par la création de centres de prostitution, de jeux d’argent, de consommation d’alcool et par la diffusion de films jugés immoraux, encourageait la dépravation morale dans la société ; le Festival des arts de Shiraz en serait un exemple.[126]
Soutien du régime Pahlavi au bahaïsme
Selon Ali Ridâ Rûzbahânî, chercheur iranien spécialiste du bahaïsme, la présence de bahaïs dans des postes importants politiques, culturels, économiques, militaires et sécuritaires était perçue comme perturbante par les croyants religieux.[127] Sayyid Sa'îd Zâhidzâhidânî, sociologue et auteur de l’ouvrage Le bahaïsme en Iran, considère le bahaïsme comme un instrument des puissances coloniales visant à affaiblir l’autorité religieuse en Iran.[128] Selon lui, chaque fois que la question de la sécularisation de la politique ou de la société a été soulevée, les bahaïs ont joué un rôle actif ; ainsi, tant à l’époque de la Révolution constitutionnelle qu’à celle du régime Pahlavi, la coopération entre puissances étrangères et bahaïs contre la religion et le clergé était clairement visible.[129]
Selon Rasûl Ja'farîyân, durant le régime Pahlavi, le bahaïsme se développa avec le soutien du gouvernement, et un bahaï, Amîr Abbas Huviydâ, devint Premier ministre, tandis que des dizaines d’autres bahaïs occupèrent des postes gouvernementaux importants.[130]
Selon Jamshîd Amûzigâr, Premier ministre iranien entre 1356 et 1357 SH, la population considérait Huviydâ comme un agent du bahaïsme et des Juifs, et cette perception contribua à la chute du régime Pahlavi.[131]
D’après Ja'farîyân, Ruhollah Khomeini considérait le régime Pahlavi comme le principal responsable de l’expansion du bahaïsme en Iran ; c’est pourquoi, contrairement à certains qui prônaient une confrontation directe avec le bahaïsme, il dirigea principalement son opposition contre le régime Pahlavi. Pour cette raison, avec la chute du régime Pahlavi, le bahaïsme perdit également son influence.[132]
Abus économiques sous le régime Pahlavi
Selon la majorité des spécialistes, la corruption financière généralisée de la famille Pahlavi fut l’un des facteurs ayant conduit à la révolution populaire en Iran.[133]
John Foran décrit le régime Pahlavi comme immergé dans la corruption économique, les pots-de-vin et l’accumulation de richesses.[134] Selon un témoignage rapporté par Ervand Abrahamian d’après un économiste occidental, dans les dernières années du régime Pahlavi, environ deux milliards de dollars provenant directement des revenus pétroliers furent transférés sur les comptes de membres de la famille royale dans des banques étrangères.[135] À titre d’exemple, pour les célébrations du 2500ᵉ anniversaire de la fondation de la première monarchie en Iran, le gouvernement de l’époque dépensa environ 100 millions de dollars.[136]
Outre Muhammad Ridâ Pahlavi et sa famille, les responsables gouvernementaux étaient également impliqués dans une corruption financière étendue.[137] Selon Ervand Abrahamian, bien que la cour Pahlavi ne divulguât pas officiellement l’ampleur de sa fortune, des sources occidentales estimaient celle-ci entre cinq et vingt milliards de dollars. Abrahamian classe les principales sources de cette richesse en quatre catégories : les terres agricoles confisquées par Reza Shah Pahlavi et Muhammad Ridâ Pahlavi ; le transfert d’une part importante des revenus pétroliers vers les comptes de membres de la famille Pahlavi dans des banques étrangères ; des activités commerciales très lucratives, rendues possibles grâce à des prêts importants accordés par les banques d’État ; la Fondation Pahlavi, qui comprenait des dizaines d’entreprises, d’usines et de banques.[138]
Conséquences et acquis
Sâdiq Zîbâkalâm a qualifié les effets et les conséquences de la Révolution islamique, tant au niveau régional que dans les transformations fondamentales des structures sociales de l’Iran, d’exceptionnels.[139] Parmi les principaux effets de la révolution, on peut citer : la présentation de l’islam comme une doctrine globale et sociale[140], l’accession au pouvoir et l’arrivée au gouvernement des islamistes[141], la revitalisation de la pensée du rapprochement entre les écoles islamiques et l’unité entre les peuples musulmans[142], l’intensification du besoin des États d’obtenir une légitimité religieuse et populaire[143], l’indépendance politique et la libération de l’influence des puissances étrangères[144] la promotion de la culture de l’indépendance et de la lutte contre l’arrogance impérialiste[145], la mise en évidence de la relation réciproque entre la religion et la politique[146], la perte de crédibilité du système bipolaire dominant dans le monde[147] et la préparation du terrain pour l’éveil islamique.[148]
Formation du système de la République islamique d’Iran
Avec la victoire de la Révolution islamique, le système monarchique en Iran fut renversé et un gouvernement religieux[149] fondé sur un nouveau modèle de démocratie, appelé « démocratie religieuse »,[150] se forma avec au centre le principe de la tutelle du juriste-théologien (Velayat-e Faqih).[151] Quelques jours après le retour en Iran de Ruhollah Khomeini, celui-ci, s’appuyant sur le soutien populaire, chargea Mahdi Bâzargân de former un gouvernement provisoire[152] afin que la forme du régime politique soit déterminée par référendum.[153] Lors du référendum organisé les ۱۱ et ۱۲ farvardin ۱۳۵۸ SH, la majorité des votants, avec ۹۸٫۲ % des voix, approuva l’établissement de la République islamique.[154]
Message de Abu al-Qâsim al-Khû'î après la création de la République islamique d’Iran, dans lequel il a salué le droit du peuple à la liberté de déterminer son destin et à participer à la création d’un gouvernement islamique.
Avec la création de l’Assemblée des experts pour la Constitution le ۱۲ mordad ۱۳۵۸ SH, ses membres achevèrent la rédaction et l’approbation finale de la Constitution le ۲۴ aban de la même année, en ۱۲ chapitres et ۱۷۵ articles, puis la remirent au dirigeant de la révolution le ۴ azar.[155] Sur ordre de l’imam Khomeini, cette Constitution fut soumise à référendum les ۱۱ et ۱۲ azar ۱۳۵۸ SH[156] et fut adoptée avec ۹۵ % des voix des participants (۷۵ % des électeurs inscrits).[157]
Dans la Constitution, le chiisme duodécimain fut reconnu comme religion officielle de l’Iran, et, en plus des lois et règlements islamiques, l’accent fut également mis sur d’autres questions culturelles et éthiques telles que la consultation (shûrâ') et l’ordonnance du bien et l’interdiction du mal.[158] Le préambule de la Constitution présente comme mission la réalisation des fondements idéologiques de la Révolution islamique et la création d’un contexte approprié pour former des êtres humains porteurs de valeurs élevées et universelles.[159] Il y est également indiqué que la Constitution doit préparer le terrain à la continuité de la révolution à l’intérieur et à l’extérieur de l’Iran et garantir le rejet de toute forme de despotisme intellectuel et social ainsi que du monopole économique.[160]
Réalisation de la théorie de l’islam politique
Lors de la Révolution islamique d’Iran, l’idée de l’islam politique s’est concrétisée[161] et, pour la première fois dans l’histoire moderne, le discours de l’islam politique fut introduit dans les sciences politiques et les relations internationales.[162] Dans la littérature théorique des relations internationales, l’analyse de l’islam politique fit l’objet d’une attention particulière.[163] Le terme « islam politique » a été considéré comme une réaction à l’échec de l’idéologie séculière.[164] On affirme que, dans différents pays musulmans et sous l’influence de la révolution iranienne, divers modèles d’islam politique sont apparus ; certains sont perçus comme des opportunités et d’autres comme des menaces. Parmi ces modèles figurent l’islam politique des Taliban, l’islam politique de la Turkey, l’islam politique de l’Algeria, l’islam politique du Sudan et même l’islam politique présent dans certains groupes et courants Takfîrîstes.[165]
Renaissance de l’identité religieuse et politique des musulmans
Selon certains auteurs, la Révolution islamique a ramené la religion sur la scène sociale, alors que depuis la Renaissance la religion avait été écartée de la sphère sociale.[166] En Iran, les rites religieux[167] et les réunions d’enseignement religieux se sont développés[168], la position des femmes dans la société s’est améliorée[169] et les valeurs islamiques ont été ravivées.[170] Selon Hamîd Pârsânîyâ, chercheur et auteur iranien, la révolution iranienne a constitué un tournant dans la renaissance de l’identité religieuse des musulmans.[171]
Dans différents pays du monde, des campagnes et des manifestations ont été organisées pour l’application des prescriptions islamiques, telles que le port du hijab et la lutte contre les boissons alcoolisées et les films contraires à la morale.[172] Le tirage des livres et des publications islamiques a considérablement augmenté.[173] Les dimensions intellectuelles, politiques, juridiques et éthiques des dirigeants iraniens, en particulier celles de l’imam Ruhollah Khomeini, se sont diffusées dans les pays islamiques.[174] Depuis les années ۴۰ du XIVᵉ siècle de l’Hégire solaire, la religion est entrée plus sérieusement dans la sphère politique.[175] L’idéal de la libération de Jérusalem et de la Palestine s’est intensifié dans le monde.[176]
La révolution iranienne a également été présentée comme un facteur de renaissance de l’identité religieuse des chiites.[177] Parmi les manifestations de ce renouveau figurent l’augmentation de la conscience politique et religieuse des chiites, l’organisation de structures politiques cohérentes, la sortie d’une position d’inertie vers un rôle actif, ainsi que l’essor des séminaires religieux et des centres d’études islamiques.[178]
Expansion du chiisme et de l’islamisme

L’expansion du chiisme[181] ainsi que l’importance accrue du chiisme et de l’Iran dans le monde islamique et dans la région autour de l'Iran ont été considérées comme l’une des conséquences majeures de la Révolution islamique.[182] Selon Rasûl Ja'farîyân, l’attrait de la personnalité de l’imam Khomeini et ses prises de position anti-colonialistes furent attribués à la doctrine religieuse du chiisme, ce qui contribua à la diffusion de cette confession.[183] Le discours de l’école chiite s’est mondialisé[184] et les groupes qui adoptaient une position hostile à la religion se sont retrouvés marginalisés.[185] Les forces religieuses ont gagné en puissance tandis que les mouvements intellectuels se sont retrouvés dans une position de recul.[186] Selon Ja'farîyân, après la Révolution islamique, les recherches sur le chiisme ont gagné en importance dans les instituts de recherche occidentaux et de nouvelles études ont été entreprises.[187]
Avec la victoire de la Révolution islamique, une nouvelle vague d’islamisme est apparue dans les pays musulmans et non musulmans[188] et les non-musulmans ont cherché à mieux connaître l’idéologie de l’islam.[189] Par exemple, selon certains rapports, l’islamisme s’est développé en France après la Révolution islamique d’Iran : les lieux de culte musulmans dans ce pays sont passés de ۲۳ en ۱۹۷۰ à plus de ۱۲۰۰ en ۱۹۹۲. De même, le nombre de musulmans en Sweden est passé de ۱۶٬۰۰۰ en ۱۹۷۶ à ۲۰۰٬۰۰۰ en ۱۹۹۵.[190]
Imitation par les pays musulmans
Selon certains chercheurs, avec la Révolution islamique et l’établissement d’un pouvoir chiite en Iran, des mouvements chiites et sunnites ont pris la révolution comme modèle et l’esprit de lutte contre l’ordre établi s’est diffusé parmi les musulmans d’autres pays.[191] Dans les luttes politiques, la tendance au jihad s’est renforcée et les mouvements islamiques ont adopté le jihad, le martyre et le sacrifice comme principes fondamentaux.[192]
Selon Hasan Shubber, fondateur du Parti islamique ad-Da'wa en Iraq, les discussions relatives à la théorie du wilayat al-faqih, présentées par l’imam Khomeini à Nadjaf, ont influencé des intellectuels religieux arabes, tels que le parti ad-Da‘wa et Muhammad Bâqir as-Sadr.[193] Sous l’influence de la Révolution islamique d’Iran, Muhammad Bâqir as-Sadr prit la direction du mouvement Parti islamique ad-Da'wa d'Irak en Iraq.[194] Dans les villes de Nadjaf, Koufa, Samarra et Kazimiyya, des manifestations populaires eurent lieu et aboutirent à des affrontements avec les forces gouvernementales.[195]
Peu après la victoire de la révolution, les chiites d’Arabie Saoudite manifestèrent dans certaines villes, comme Qatif.[196] Dans les mosquées des villes chiites d’Arabie saoudite, des habitants distribuèrent des tracts contre la famille royale saoudienne et des prédicateurs prononcèrent des discours contre le gouvernement.[197] En ۱۳۵۸ SH, les chiites d’Al-Ahsa en Arabie saoudite organisèrent pour la première fois publiquement la cérémonie de Achoura.[198] Selon certains rapports, quatre cent mille personnes participèrent aux cérémonies de deuil de l’Achoura de l’année ۱۳۵۸ SH en Arabie saoudite.[199]
L’influence de la Révolution islamique ne se limita pas aux chiites d’Arabie saoudite, mais exerça également une attraction sur les sunnites ; ainsi l’occupation de la Masjid al-Harâm par des fondamentalistes armés en ۱۴۰۰ H[200] a été interprétée dans ce contexte.[201]
Cependant, les gouvernements de l’époque en Iraq et en Arabie Saoudite, tirant les leçons de l’expérience de la Révolution iranienne, mirent en œuvre certaines politiques afin d’empêcher les mouvements de protestation chiites.[202] Saddâm Husayn estimait que Muhammad Ridâ Pahlavi avait commis une erreur en ne faisant pas exécuter l’imam Khomeini ; c’est pourquoi il fit assassiner Muhammad Bâqir as-Sadr, qu’il considérait comme son plus grand ennemi, et empêcha ainsi l’éclatement d’une révolution en Iraq.[203] Il est également rapporté que Muhammad Bâqir as-Sadr soutenait sans réserve la Révolution iranienne et encourageait le peuple à la lutte armée.[204]
Individus et groupes actifs dans la révolution
Lors de la Révolution islamique d’Iran, différents groupes et courants politiques étaient présents, notamment ceux liés aux Parti Tûdih d'Iran, Front national d'Iran, Mouvement pour la liberté d'Iran, clergé chiite ainsi qu'à l'Organisation des Mudjahidin du peuple d'Iran.[205] Selon John Foran, tous les chercheurs importants considèrent que la révolution iranienne fut le résultat d’une coalition de différentes classes sociales.[206] Il a même été affirmé que tous les théoriciens s’accordent sur le fait que la révolution iranienne constitue un phénomène exceptionnel par rapport aux autres révolutions, en raison de la participation de l’ensemble des couches de la société.[207]
Direction
Ruhollah Khomeini, l’un des marjaʿs du chiisme, prit la direction de la Révolution islamique et rallia à lui d’autres autorités religieuses.[208] Après le décès de Ayatollah Husayn Burûjirdî, l’autorité religieuse unifiée ne subsista plus en Iran, et plusieurs marjaʿs furent reconnus, notamment Sayyid Muhammad Hâdî Mîlânî, Muhammad Kâzim Sharî'atmadârî et Ruhollah Khomeini ; parmi eux, l’imam Khomeini acquit une notoriété plus importante en raison de son opposition au régime monarchique.[209] Toutefois, l’imam Khomeini avait déjà auparavant (en ۱۳۲۳ SH) appelé la population à se soulever contre le gouvernement.[210] En exposant la théorie du gouvernement islamique, il montra qu’il ne pensait pas seulement à renverser la dynastie Muhammad Ridâ Pahlavi, mais aussi à instaurer un État islamique.[211]
Au cours de la révolution, l’imam Khomeini exerçait une attraction sur l’ensemble des groupes de lutte et tous avaient accepté son leadership.[212] Les mouvements islamiques le considéraient comme un leader religieux et politique.[213] L'Organisation des Mudjahidines du peuple d'Iran, qui faisait face à des problèmes doctrinaux internes, ne manifestait pas publiquement d’opposition à l’imam.[214] Les restes du Parti Tûdih d'Iran et les groupes de gauche considéraient Khomeini comme un dirigeant anti-impérialiste.[215] Les personnalités à tendance nationaliste ainsi qu’un large éventail d’intellectuels acceptaient également de facto son leadership.[216]
Selon Ervand Abrahamian, la vie simple de l’imam Khomeini, son refus de compromis avec les oppresseurs et son insistance sur des thèmes qui suscitaient le mécontentement de toutes les factions opposées au régime (en évitant les sujets de division) ont joué un rôle déterminant dans sa popularité et sa victoire.[217] Selon Sâdiq Zîbâkalâm, l’imam Khomeini renforça à grande échelle une nouvelle vague de retour des personnes instruites vers l’islam et provoqua des transformations historiques dans la perception des relations entre religion et politique, ainsi qu’entre religion et gouvernement.[218] L’imam Khomeini retourna en Iran après seize mois d’affrontements de rue, six mois de manifestations populaires et cinq mois de grèves ouvrières.[219]
Après la victoire de la révolution, l’imam Khomeini et les forces intellectuelles qui lui étaient proches accédèrent au pouvoir, tandis que les individus et groupes qui lui étaient opposés déclinèrent progressivement ; parmi eux figuraient le Front national iranien, les groupes de gauche non religieux, les groupes appartenant aux minorités religieuses et même certains grands religieux comme Muhammad Kâzim Sharî'atmadârî.[220] Ervand Abrahamian considère que le principal soutien de l’imam Khomeini provenait des commerçants du bazar et du clergé.[221]
Clergé révolutionnaire
Après le décès de Ayatollah Husayn Burûjirdî, l’autorité religieuse chiite, sous la direction de Ruhollah Khomeini, adopta une nouvelle orientation politique, et deux groupes de religieux lui apportèrent un soutien sérieux, ce qui contribua à la victoire de la révolution.[222] Le premier groupe, que la SAVAK qualifiait d’extrémiste[223], comprenait des personnes qui, malgré leurs activités scientifiques et religieuses, étaient politiquement plus pragmatiques. Parmi eux figurent : Husayn Ali Muntazirî, Muhammad Ridâ Sâ'idî, Ali Khamenei, Akbar Hâshimî Rafsanjânî, Fadl Allah Mahallâtî, Muhammad Ridâ Mahdavî Kanî, Abu al-Qâsim Khaz'alî, Muhammad Yazdî, Sâdiq Khalkhâlî, Ali Andarzgû et Ali Akbar Mishkînî.[224]
Un certain nombre d’enseignants éminents du séminaire religieux de Qom, partageant les mêmes idées, fondèrent la Société des professeurs de séminaire de Qom.[225] À Téhéran également, des religieux ayant une orientation similaire créèrent l'Association du clergé combattant.[226]

Un autre groupe du clergé révolutionnaire se concentrait davantage sur les questions culturelles, la renaissance de la pensée religieuse[227] et l’explication des fondements intellectuels de la révolution. Parmi ces personnalités figurent : Murtidâ Mutahharî, Muhammad Bihishtî, Muhammad Taqî Falsafî, Muhammad Taqî Ja'farî, Muhammad Imâmî Kâshânî, Muhammad Javâd Bâhunar, Muhammad Taqî Misbâh Yazdî et Muhammad Mufattih.[228] Mutahharî et Bihishtî sont souvent considérés comme les théoriciens de la révolution.[229]
Ces personnalités se consacraient principalement à des activités culturelles, telles que la création d’institutions culturelles islamiques, la réponse aux critiques antireligieuses et des efforts intellectuels indirects visant à délégitimer le régime de Muhammad Ridâ Pahlavi.[230] Murtidâ Mutahharî fut davantage connu comme une figure culturelle fondée sur les enseignements philosophiques et juridiques que comme une figure politique.[231] En ۱۳۴۶ SH, Mutahharî fonda, avec un groupe de ses collègues, la Husaynîyih Irshâd[232], où il aborda des questions religieuses et politiques et promut une forme de pensée religieuse révolutionnaire.[233]
Parmi les autres activités de ce groupe, on peut citer la rédaction de livres religieux pour les écoles, la fondation de l’école Dîn va Dânish (en opposition aux écoles nationales et religieuses), des activités journalistiques, la publication d’articles dans des revues religieuses comme Magazine de Maktabi Islam, l’envoi de prédicateurs pour des conférences et la création d’institutions culturelles telles qu'Institute Dar Râhi Haqq et Dâr at-Tablîgh.[234]
Dans les années ۱۳۵۶ et ۱۳۵۷ SH, la plupart des jeunes religieux furent profondément influencés par les idées et les directives de l’imam Ruhollah Khomeini.[235] Au cours de ces mêmes années, le clergé devint le leader incontesté de la révolution.[236] Après la victoire de la Révolution islamique, la classe religieuse soutenant Khomeini accéda au pouvoir[237], bien que certains grands religieux se soient opposés à l’exercice direct du pouvoir politique par le clergé.[238]
Clergé dans les villes d’Iran
Certains religieux avaient une influence plus limitée et leurs activités se restreignaient à une province ou à une ville.[239] Parmi eux figurent : Sayyid Muhammad Hâdî Mîlânî[240] et Sayyid Hasan Qumî à Mechhed[241], Bahâ' ad-Dîn Mahallâtî[242] et Abd al-Husayn Dastghiyb à Shiraz[243], Abd ar-Rahîm Rabbânî Shîrâzî à Qom[244] Asad Allah Madanî[245] et Muhammad Ali Qâdî Tabâtabâ'î à Tabriz[246] Muhammad Sâdûqî à Yazd[247], et Sayyed Husayn Khazimî à Isfahan.[248]
Intellectuels religieux

Dans le cadre du mouvement révolutionnaire islamique en Iran, le discours de l’intellectualisme religieux, mettant l’accent sur la coexistence entre religion et modernité[249], se développa notamment à travers le Mouvement de libération de l'Iran.[250] Mahdî Bâzârgân, Mahmûd Tâliqânî et Ali Sharî'atî figurent parmi les figures de ce courant[251], caractérisé par une orientation nationalo-religieuse.[252] Les intellectuels religieux agissaient contre le régime du Shah dans le cadre du Mouvement de libération.[253]
Pendant la période de la Révolution blanche, le Mouvement pour la liberté et, par conséquent, Bâzargân s’opposèrent à la réforme agraire[254] la considérant comme une conspiration visant à renforcer l’influence politique du régime monarchique.[255] Selon Abd al-Husayn Khusrupanâh, auteur du livre Courants intellectuels de l’Iran contemporain, Bâzargân avait explicitement une inclination vers le sécularisme et la séparation de la religion et de la politique.[256]
Ghulâm Ali Haddâd 'Âdil, écrivain contemporain, estime que l’influence principale de l’ingénieur Bâzargân dans les universités et parmi les étudiants instruits résidait dans sa défense de l’islam par la démonstration du caractère scientifique de la religion ; en effet, les étudiants universitaires pensaient souvent que l’adoption des sciences et de la civilisation occidentales impliquait nécessairement l’abandon de la religion.[257] Selon Rasûl Ja'farîyân, son livre La voie parcourue a joué un rôle important dans la compréhension religieuse de la société pendant plusieurs décennies et a profondément influencé les jeunes, notamment les étudiants, ainsi que la pensée de l’Organisation des Mudjahidines du peuple d'Iran.[258] Cependant, toujours selon Ja'farîyân, lorsque Bâzargân tenta d’enseigner la stratégie de lutte à l’imam Khomeini, celui-ci déclara ne pas en avoir besoin et leurs divergences devinrent alors apparentes.[259]
Mahmûd Tâliqânî, un savant religieux renommé et l’un des dirigeants du Mouvement pour la liberté, se distinguait d’autres religieux, notamment parce qu’il soutenait le Front national iranien.[260] Il constituait un lien entre les groupes religieux et les groupes non religieux.[261] Les minorités sunnites et les groupes de gauche s’adressaient également à lui pour présenter leurs revendications.[262] Bien que Tâliqânî ait été considéré comme l’une des figures modérées de la révolution, il est dit que l’évolution radicale du contexte politique l’obligea à rapprocher davantage ses positions de celles de Khomeini.[263] Selon Rasûl Ja'farîyân, l’importance de Tâliqânî est telle qu’il est présenté comme le fondateur d’un courant particulier dans l’histoire de la pensée islamique dans le cadre de la révolution.[264] Son activité politique s’étendit sur près d’un demi-siècle, à partir des années ۱۳۲۰ SH.[265] À la mosquée Hidâyat, il prêcha pendant des années, organisa des séances d’exégèse du Coran et prononça des discours virulents contre le gouvernement.[266]

Selon de nombreux chercheurs, les idées et les opinions de Ali Sharî'atî ont joué un rôle dans la formation de la Révolution islamique de bahman ۱۳۵۷ SH.[267] John Foran place Sharî'atî au second rang dans la révolution après l’imam Khomeini.[268] Certains considèrent que l’atmosphère intellectuelle et littéraire de l’Iran dans les années ۱۳۵۰ SH appartenait largement à Sharî'atî.[269] Selon Sâdiq Zîbâkalâm, Sharî'atî élargit la vague de l’aspiration à l’islam et l’attrait pour la religion, non seulement parmi les étudiants et les personnes instruites, mais aussi parmi d’autres couches sociales.[270]
Pour cette raison, Sharî'atî est parfois appelé « le maître de la révolution »[271] et parfois le théoricien de la révolution.[272] La plupart de ses auditeurs étaient de jeunes intellectuels révolutionnaires.[273] Selon Nikki R. Keddie, Ali Sharî'atî joua un rôle important dans la préparation de la jeunesse au soulèvement révolutionnaire.[274] Les discours de Sharî'atî à Husaynîyih Irshâd étaient diffusés parmi la population sous forme de cassettes audio[275] et également publiés sous forme de brochures.[276] Avant la victoire de la révolution de bahman ۱۳۵۷ SH, près d’une centaine de livres ou brochures de lui avaient été publiés.[277] Lors des manifestations, son portrait était souvent porté aux côtés de celui de l’imam Ruhollah Khomeini.[278] Sharî'atî aidait les intellectuels à trouver des réponses à leurs questions intellectuelles sans abandonner leur identité islamique.[279]
Groupes et organisations ayant adopté une approche armée
Au cours du mouvement de la Révolution islamique, certains groupes et individus ont eu recours à la lutte armée, tels que Fadâ'îyâni Islam et l’Organisation des Mudjahidines du peuple d'Iran.[280] Les Fadâ’îyâni Islam furent créés dans le but d’appliquer les lois islamiques et d’établir un gouvernement islamique.[281] Selon Rasûl Ja'farîyân, ce mouvement représentait une tendance religieuse et révolutionnaire qui exerça une influence profonde sur la scène politique et religieuse de l’Iran entre ۱۳۲۴ et ۱۳۳۴ SH.[282] Toujours selon Ja'farîyân, si la Révolution islamique d’Iran est considérée comme un mouvement traditionaliste opposé à l’occidentalisation et visant à remplacer celle-ci par l’islam, les Fadâ’îyâni Islam doivent être considérés comme l’un des maillons importants de cette pensée.[283] La motivation de cette organisation n’était pas uniquement politique, mais reposait initialement sur un mouvement religieux.[284] Selon Muhammad Taqî Misbâh Yazdî, les actions révolutionnaires des Fadâ’îyâni Islam ont contribué à préparer le terrain pour la nationalisation de l’industrie pétrolière et ont accéléré la dynamique menant à la Révolution islamique.[285]
L’Organisation des Mudjahidines du peuple d'Iran fut fondée par un groupe de jeunes militants radicaux issus du Mouvement de libération de l'Iran, influencés par les mouvements révolutionnaires marxistes dans le monde et adoptant une stratégie de lutte armée.[286] Muhammad Hanîfnijâd, Sa'îd Muhsin et Ali Asghar Badîzâdigân, membres du Mouvement de libération de l'Iran, créèrent en ۱۳۴۴ SH, l’organisation de guérilla des Mudjahidine du peuple d’Iran en raison de leur opposition à l’approche conciliatrice des dirigeants du mouvement.[287] La particularité de cette organisation résidait dans son idéologie révolutionnaire combinant des éléments islamiques et marxistes.[288]
Selon Ervand Abrahamian, les opérations de guérilla menées par cette organisation contre le régime de Muhammad Ridâ Pahlavi dans les années ۱۳۵۰ SH ne réussirent pas, à elles seules, à provoquer la révolution souhaitée par ses membres, mais elles exercèrent néanmoins une influence notable sur le processus de la Révolution islamique.[289] L’organisation mena également des opérations militaires clandestines pendant les célébrations de 2 500 ans de l'Empire perse ; ainsi, dans les années ۱۳۵۰ SH, plusieurs militaires américains furent assassinés par cette organisation.[290] Parmi les autres actions armées du groupe figurent la tentative d’assassinat du fils d’Ashraf Pahlavi, la nièce de Muhammad Ridâ Pahlavi[291], une opération d’explosion lors de la visite de Richard Nixon[292], l’assassinat du chef de l’administration des prisons de la police nationale[293], et l’assassinat d’un commandant du comité conjoint de lutte contre le sabotage.[294]
Femmes
Les historiens de la Révolution iranienne considèrent que la participation des femmes aux manifestations politiques et aux activités révolutionnaires fut très influente.[295] Il a même été affirmé que le rôle des femmes dans la Révolution iranienne constitue l’un des nouveaux sujets introduits dans la sociologie des causes des révolutions.[296] L’imam Ruhollah Khomeini considérait la participation des femmes aux manifestations comme un devoir.[297] On a également avancé que la diffusion du discours de l’islam politique par Khomeini a contribué à renforcer le capital social des femmes.[298]
Les femmes, tout comme les hommes, participaient aux manifestations, étaient emprisonnées et, parfois, torturées ou même tuées par le régime de Muhammad Ridâ Pahlavi.[299] Il a été affirmé que la majorité des martyrs de l’événement du Vendredi noir (Black Friday) (1978) concernait des femmes.[300] Lorsque les menaces de violence du régime augmentaient, les femmes portant le tchador se plaçaient au premier rang des manifestations afin de mettre les forces de police dans une situation difficile.[301]
Parmi les femmes révolutionnaires figurent notamment 'Âtiqih Siddîqî (épouse de Muhammad Ali Rajâ'î), Munîrih Gurjîfard, Bânû Amîn et Tâhirih Dabbâgh.[302]
Attitude des savants chiites face à la révolution
Selon l’analyse de Rasûl Ja'farîyân, dans les années ۱۳۴۰ SH, les grands savants religieux adoptaient trois attitudes différentes à l’égard de la politique et de la religion : éviter toute intervention dans la politique ; éviter une confrontation radicale avec le gouvernement tout en s’opposant aux manifestations de corruption ; participer activement à la vie politique.[303]
Dans certaines autres classifications, on mentionne également des religieux de cour qui servaient le régime de Muhammad Ridâ Pahlavi et élaboraient des théories destinées à préserver le pouvoir du Shah.[304] Rasûl Ja'farîyân ne considère pas ces religieux comme appartenant aux savants de premier ou de second rang, mais plutôt comme des religieux de troisième ou quatrième rang.[305]
Les différences dans l’action des jurisconsultes chiites sur la scène politique et sociale étaient dues soit à leurs conceptions juridiques concernant le gouvernement et l’étendue des pouvoirs des jurisconsultes[306], soit aux risques potentiels et au manque de pouvoir suffisant pour influencer ou réussir dans ces domaines.[307] En raison de ces divergences de points de vue, certains juristes, en intervenant dans la politique, cherchaient à limiter le pouvoir politique du gouvernement, tandis que d’autres évitaient toute implication politique et, en adoptant la dissimulation prudente (at-Taqîyya), se tenaient à l’écart du pouvoir.[308] En fonction du degré d’engagement politique des juristes, diverses classifications ont été proposées concernant l’attitude des savants chiites face à la Révolution islamique.[309]
Participation active à la politique
Un groupe de jurisconsultes entra résolument sur la scène politique et mena des activités étendues pour renverser la dynastie Muhammad Ridâ Pahlavi. Parmi eux figuraient notamment Ruhollah Khomeini et de nombreux élèves de Husayn Burûjirdiî et de Abd al-Karîm Hâ'irî Yazdî.[310] Les raisons qui expliquent la prédominance de ce groupe de juristes sur les autres sont : les caractéristiques de la pensée politique dans la jurisprudence chiite, les erreurs politiques du Shah et les qualités personnelles de l’imam Khomeini.[311]
Selon Rasûl Ja'farîyân, Sayyid Muhammad Hâdî Mîlânî occupait la deuxième place dans les prises de position politiques et révolutionnaires après l’imam Khomeini.[312] Ainsi, après l’arrestation de ce dernier, Mîlânî fut invité à se rendre à Qom afin d’assurer la continuité du mouvement révolutionnaire.[313] Mîlânî possédait une grande influence dans la région du Khorasan, au point d’être surnommé « le sultan sans trône ni couronne ».[314] Il ne limita pas son activité politique à Mechhed et, lors de l’arrestation de l’imam Khomeini en ۱۳۴۲ SH, il prit la direction des autorités religieuses pour obtenir sa libération.[315] L’attitude de Mîlânî envers le régime monarchique était beaucoup plus ferme que celle des autres marjaʿs.[316] Il aurait même autorisé le général Valî Allah Qaranî, l’un des commandants de l’armée, à assassiner le Shah.[317] Toutefois, après un certain temps, ses activités politiques diminuèrent progressivement et il se retira peu à peu de la politique.[318]
Muhammad Sâdiq Rûhânî était également l’un des jeunes marjaʿs qui adoptaient des positions fermes contre le régime Pahlavi et considéraient qu’un État islamique dirigé par le Walî al-Faqîh devait être établi.[319]

Participation prudente à la politique
Selon John Foran, un groupe de religieux chiites adopta une attitude prudente durant la Révolution islamique.[321] Ces religieux modérés s’opposaient à la dynastie Pahlavi et aux manifestations de corruption, mais n’étaient pas disposés à engager une lutte radicale. Parmi eux figurent Muhammad Ridâ Gulpâyigânî, Muhammad Kâzim Sharîatmadârî et Shahâb ad-Dîn Mar'ashî an-Najafî, dont les principes, les motivations et le degré d’intervention politique différaient.[322] Ainsi, dans certaines classifications, Mar'ashî an-Najafî est considéré comme faisant partie de ceux qui n’intervenaient pas en politique.[323] Ce groupe tentait, lorsque cela était nécessaire, de coopérer avec l’imam Khomeini, et de l’extérieur on pouvait observer une certaine coordination et une position commune entre ces deux groupes.[324]

Muhammad Kâzim Sharî'atmadârî n’accordait pas d’importance particulière au départ ou au maintien du Shah au pouvoir ; il demandait seulement le retour du système constitutionnel et l’application de la constitution.[326] Dans ses protestations, il critiquait rarement directement le Shah lui-même, préférant viser les responsables gouvernementaux tels que le Premier ministre, les ministres et le parlement.[327] Il adopta également certaines positions en réaction à l’affaire de la Loi sur la capitulation en Iran[328] (Capitulation Law in Iran) (1964) et à l’influence des bahaïs dans les institutions gouvernementales.[329] Selon Nikki R. Keddie, avec l’émergence d’un climat révolutionnaire, Sharî'atmadârî fut contraint d’ajuster sa position en faveur de celle de l’imam Khomeini.[330]
Éviter l’ingérence dans la politique
Certains jurisconsultes religieux (Fuqahâ’) évitaient de s’impliquer dans la politique et se contentaient de quelques recommandations ou médiations occasionnelles.[331] Sayyid Ahmad Khwânsârî ainsi que certains dirigeants de l’Association Hujjatîyah sont considérés comme appartenant à ce groupe.[332] Selon le récit de Husayn Ali Muntazirî, Sayyid Ahmad Khwânsârî n’acceptait pas la doctrine du Wilâyat Faqîh (gouvernement du jurisconsulte) et estimait donc qu’il fallait se limiter à conseiller le pouvoir sans entrer en confrontation avec lui.[333] Toutefois, d’après Rasûl Ja'farîyân, l’attitude de Sayyid Ahmad Khwânsârî consistant à éviter l’engagement politique s’expliquait par l’expérience de l’échec du mouvement constitutionnel et par la conviction de l’impossibilité de s’opposer efficacement au gouvernement.[334]
Certains dirigeants de l’Association Hujjatîyah s’abstenaient également de toute participation politique, soit par conviction intellectuelle, soit par dissimulation (at-Taqîyya).[335] Selon Ja'farîyân, leur croyance reposait sur l’idée qu’une personne non infaillible ne peut exercer le pouvoir.[336] L’Association Hujjatîyah interdisait à ses membres de prendre part à des activités politiques.[337] D’après Khusrupanâh, certains membres et dirigeants de cette association, estimant qu’une révolution contre le régime Pahlavi ne pouvait pas triompher, en arrivèrent à la conclusion que l’établissement d’un gouvernement religieux avant la réapparition de l’Imam était illicite.[338]
Relecture des vocabulaires et des concepts islamiques dans le discours de la Révolution
Avec la victoire de la Révolution islamique, certains termes et concepts islamiques furent de nouveau mis en avant.[339] Par exemple, des mots tels que jihâd (djihad) et shahâdat (martyre) se répandirent dans la littérature des mouvements islamiques, ce qui contribua à renforcer l’esprit de martyre dans les pays musulmans.[340] La Révolution islamique d’Iran entraîna également une transformation du discours mondial en reconfigurant la rhétorique des conflits autour de l’opposition entre l’« arrogance mondiale » (Istikbâri Jahânî) et les opprimés du monde.[341]
Imamat et Oumma
La Oumma islamique constitue l’un des concepts fondamentaux du système politique de l’islam et occupe une place importante dans le discours de la Révolution islamique.[342] Contrairement au concept de nation, la notion d’oumma est supranationale, supra-ethnique et suprétatique, et ne met pas l’accent sur les éléments de langue, d’ethnicité ou d’histoire.[343] Elle désigne un vaste ensemble de personnes qui, sous la direction d’un leadership commun (Imamat), avancent vers un objectif partagé.[344]
L’article 11 de la Constitution de la République islamique d’Iran considère tous les musulmans comme formant une seule oumma et impose à l’État le devoir de réaliser, sur la base de l’unité des peuples musulmans, une union politique, économique et culturelle dans le monde islamique.[345]
Le discours de la Révolution islamique, en insistant sur la notion d’oumma islamique et en appelant à l’unité des musulmans, a préparé le terrain pour la mise en place du système de l’« imamat et de l’oumma ».[346] La théorie de l’oumma et de l’imamat constitue une théorie structurante du système politique, fondée sur la pensée du vilâyati faqih (gouvernement du jurisconsulte). Sur cette base, la relation entre l’oumma islamique et ses dirigeants est organisée dans un cadre théorique politique.[347] Selon cette théorie, les juristes religieux (Fuqahâ’), en plus de transmettre les traditions et d’exposer les règles juridiques religieuses, assument également la direction politique de l’oumma.[348]
Tâghût (Tyran), opprimés et arrogants
Après la victoire de la Révolution islamique en Iran, le terme Tâghût entra dans la littérature politique iranienne et dans celle du monde islamique.[349] L’imam Khomeyni utilisait ce mot pour désigner les rois Pahlavi et les courtisans corrompus.[350] Dans le discours politique, ce terme renvoie à des individus, des groupes ou des gouvernements considérés comme anti-islamiques et soutenant les valeurs matérialistes et antireligieuses de l’Occident.[351]
Les notions d’Istid‘âf (Opprimé) et d’Istikbâr (oppresseur) font partie des concepts politiques de l’islam[352] et sont considérées comme opposées l’une à l’autre.[353] Le cheikh 'Îssâ Qâsim, activiste sociopolitique à Bahreïn, définit l’« oppresseur » (mustakbir) comme un responsable, un dirigeant ou un gouvernement qui opprime un groupe de personnes et utilise tous les moyens de répression pour empêcher la population d’obtenir ses droits.[354]
Cependant, Husayn Ali Muntazirî, vice-guide de la Révolution entre 1985 et 1989, ne considère pas que toute personne faible soit nécessairement un « opprimé » (mustad‘af). Selon lui, une personne faible qui dispose de la possibilité de lutter pour éliminer sa faiblesse ne peut pas être considérée comme un opprimé.[355]
Dans la littérature politique iranienne, des termes tels que habitants des bidonvilles, démunis ou pieds nus sont également utilisés pour désigner les opprimés.[356] La solidarité de l’imam Khomeyni avec les opprimés élargit sa base sociale.[357] La relation entre Khomeyni et les opprimés est décrite comme réciproque : d’une part, les opprimés furent présentés comme ses partisans les plus fidèles[358] et, d’autre part, Khomeyni les considérait comme les véritables propriétaires de la Révolution.[359]
Exportation de la Révolution
L’exportation de la Révolution islamique signifie la diffusion des idées, des valeurs et des objectifs de la Révolution islamique parmi les autres peuples.[360] Ce phénomène, courant dans la plupart des révolutions, devint également, après la victoire de la Révolution islamique d’Iran, l’un des sujets importants au sein de la société révolutionnaire.[361] Cette diffusion s’effectue notamment par la promotion de concepts tels que la quête de justice et la lutte contre l’oppression.[362]
La lutte contre le colonialisme sionisme et l'usurpation des terres palestiniennes et la lutte contre l’oppression mondiale constituent les aspects de l’exportation de la révolution, tandis que la revitalisation de l’islam, l’unité des musulmans, l’établissement d’un gouvernement islamique ainsi que l’accès à l’indépendance et à la liberté en représentent les dimensions positives.[363] Selon plusieurs chercheurs, l’influence la plus importante de la Révolution iranienne sur le monde islamique s’est manifestée au niveau des idées et de l’idéologie.[364]
Bien que l’exportation de la révolution iranienne ait été envisagée à la fois de manière directe et indirecte, elle s’est le plus souvent concrétisée sous la forme d’un modèle inspirant et d’un exemple à suivre, plutôt que par une intervention directe.[365] Parmi les instruments utilisés par la République islamique d’Iran pour diffuser la révolution, on cite notamment : la Journée mondiale d’al-Quds, la cérémonie de désaveu des polythéistes lors du pèlerinage du Hajj, la Semaine de l’unité islamique, l’anniversaire de la victoire de la Révolution islamique d’Iran, ainsi que l’organisation de conférences sur la pensée islamique et de séminaires consacrés aux mouvements de libération.[366]
Des pays tels que l’Iraq, l’Afghanistan, la Turquie, le Pakistan, le Liban et le Soudan sont considérés comme ayant été particulièrement influencés par la Révolution iranienne.[367] L’impact direct le plus important et le plus durable de la Révolution islamique est généralement associé au Liban[368], où le Hezbollah est considéré comme la manifestation la plus évidente de l’influence de la Révolution islamique d’Iran.[369]
Toutefois, l’exportation de la révolution eut également certaines conséquences négatives : après la victoire de la révolution, la menace représentée par Israël pour les pays arabes passa au second plan et, lors du sommet d’Amman — capitale de la Jordanie — en 1987, l’Iran fut présenté comme la principale menace.[370]
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